Lors de mes discussions avec M. Robert Oremus, Chargé des affaires culturelles du Conseil Général de la Charente-Maritime et en regardant de mes anciens travaux d'il y a 20 ans, l'idée nous est venue d'établir un lien entre ceux-ci et ce que j'ai fait depuis. En effet l'installation de 1984 préfigurait le travail des 20 années suivantes. Dans les toiles de l'exposition Parcours on retrouve bien sûr sous diverses formes le chemin solitaire de la forêt de papier : trouées marquant le passage d'un animal, rivières, coulées de lumière. Mais on voit aussi comment les éléments du parcours initial: animaux-guides, costumes/fusion et progression vers une lumière énigmatique, sont chacun devenus, dans les années qui ont suivi, l'objet d'expositions entières. Comme si ce programme avait été fixé, le travail s'est poursuivi, dans divers pays, dans divers médium, chaque groupe d'oeuvres célébrant un élément dans des variations charentaises ou nordiques. L'accrochage utilise des reliquats (photos, dessins) de cette installation disparue comme point de départ des deux murs, et place ensuite en vis-à-vis les groupements de toiles, Belgique et Charente sur le mur de droite, Canada et Islande sur celui de gauche. Un environnement sonore accompagne chaque mur, évoquant une promenade : dialogues en islandais, oiseaux nordiques et cascades pour l'un, bavardages en français, chants de grenouilles et oiseaux des forêts pour l'autre. La petite bicyclette, fragile et têtue et les deux animaux s'avancent au milieu du chemin qui résume les autres: le chemin-rivière-lumière.
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A propos de l´exposition retrospective PARCOURS download PDF
« La Tonnellerie », Brouage
Conseil Général de la Charente-Maritime, France
4 mars - 17 avril 2005
A l'aide des oeuvres qui restent de mes expositions passées, j'ai essayé de démystifier un peu, dans le cadre de mon travail exclusivement ce qu'on appelle inspiration et de décrire une partie de mon parcours plastique depuis une vingtaine d'années. Même s'ils existaient antérieurement, certains mécanismes ont été mis en évidence lors de mon installation «Il était une fois» car c'était un des impératifs du programme de master d'arts plastiques au Canada que d'analyser son propre processus de création. C'est pourquoi j'ai choisi ce point de départ.
Conçue dans une période difficile de ma vie, mon installation de master réalisée à Toronto (Canada) en 1983-84 prit naissance avec l'image mentale obsédante d'une bicyclette bleue. Je dessinai l'engin, autant pour m'en débarrasser que par curiosité pour ce qui suivrait. Déferlèrent alors dans des rêves puissants réitérés sous forme d'images mentales d'autres éléments: chemin, forêt, animaux. J'écrivis chaque rêve puis je fis des dessins pour définir leur forme, leurs relations, leur nature exacte. J'entrepris des recherches (Freud, Jung, symboles universels communs aux rêves, à l'art, aux mythes et contes de fées) pour comprendre leur sens et leur rôle en langage symbolique.
J'avais déjà réalisé des installations et indépendamment, j'avais aussi travaillé avec du papier de soie verni. Le format installation et les matériaux s'associèrent d'eux-mêmes: je devais pouvoir physiquement pénétrer dans l'oeuvre et les éléments devaient avoir le flou du rêve ou des souvenirs. Au bout de quelques mois, il parut évident que mon psychisme était en train de fabriquer un conte de fées sous forme d'installation, et m'expliquait par l'utilisation symbolique d'êtres et d'objets qui m'étaient chers la nécessité de se détacher d'une étape pour avancer vers la suivante. Le personnage accompagné par les animaux guides de l'intuition (lapin, tourterelle, escargot) s'enfonçait dans la forêt de l'inconscient lui empruntant le long de son parcours vers la lumière des costumes de plus en plus grands, dont il ne restait que le vestige fragile de la mue.
Mon conte de fées comme tous les autres me donnait une leçon de vie: avancer sur son chemin signifiait assumer le changement. Je venais aussi de comprendre un des mécanismes de mon processus de création: vécu, rêve, image mentale, intégration à l'oeuvre, analyse et mes archétypes récurrents: chemin, forêt, vie animale, lumière.
Cette double découverte libéra en moi une énergie énorme mais aussi m'obligea à changer de médium. J'avais soudain besoin du graphisme des bâtons à l'huile ou des pastels gras pour la traduire. En effet, le disque lumineux vers lequel s'avançait ma route prit dans mes dessins la forme de danses où tournoyaient deux forces contraires et complémentaires (mâle/femelle, destruction /création).
Mes déplacements réels m'avaient amenée en Islande, au pays des volcans, des rivières grondantes et des saumons fougueux. Ayant absorbé la route, le disque se remplit de feu volcanique et engendra une tumultueuse rivière glacée.
Monument à la gloire de cette extraordinaire procréation, une spirale de pierre verte s'éleva vers les cieux. Le Magicien parut, tel le maître d'oeuvre. Les poissons, saumons, baudroies ou flétans géants que je voyais dans ma vie réelle vinrent en rêve à ma rencontre dans des paysages nus, les uns après les autres comme autrefois les lapins ou les escargots et j'essayais de leur rendre hommage à ma façon, en les dessinant.
Au coeur des hivers sombres et bleutés d'Islande,le soleil du sud vint à me manquer et je me sentis attirée par la peinture à l'huile pour l'intensité de ses couleurs. Rompant avec plusieurs années de travail d'après les rêves, je créai en 1994 "Un étang, un arbre", une toile jaune, nostalgie de fusion avec un paysage d'été éclatant de soleil. L'environnement et le corps s'interpénétraient. Quelques mois plus tard, nous allions vivre en Belgique emmenant avec nous notre chien avec lequel je randonnais quotidiennement. Au cours d'une de mes premières promenades en forêt charentaise, je vécus une fusion en temps réel. Je me souviens encore de la circonstance: dans l'air tiède, immobile, impalpable sous les grands arbres j'eus la sensation de ne plus avoir de limite corporelle, d'être en osmose totale avec la lumière verte tout en suivant autour de moi les mouvements furtifs de vies animales.
La forêt entière, végétale et animale était devenue mon costume. De cette expérience magique naquirent deux expositions dont Promenade en forêt (1999), une suite de toiles où le personnage flotte dans un paysage semi abstrait traversé par des renards, des chevreuils et parfois mon chien noir. Je travaillais mes paysages en aquarelles préparatoires, de mémoire et j'y intégrai des portraits sans corps et à la ligne de membres de ma famille. Le corps était la nature.
De retour en Islande, j'essayais avec mon nouvel environnement de retrouver cet état de grâce. Je m'appliquais à faire des études de couleurs, des photos, des aquarelles pendant des mois pour "intérioriser" le paysage islandais. Puis je choisis des paysages dont je me sentais proche et essayai de les traiter comme Promenade en forêt . Ce fut la série Paysages habités (2000) où les paysages nus, caractérisés par de grandes étendues monochromes tout en dégradés me laissaient cependant moins de liberté pour intégrer la forme humaine ou multiplier les perspectives.
Dans mon travail et dans mon quotidien, j'avais besoin d'exubérance végétale dans laquelle m'immerger. Avec une nouvelle exposition, Lieux de conjonction (2001), je réutilisai en petits formats des aquarelles estivales du jardin de mes parents à Pont l'Abbé d'Arnoult et de mon ancien jardin bruxellois photocopiées, coupées et ré assemblées en une multiplicité de vues avec ou sans figure humaine. J'écrivis à ce moment -là :
«Mes oeuvres sont ma manière d'honorer des lieux extérieurs dont j'ai senti faire partie et qui sont devenus partie de moi. Mes images ne prétendent pas être des rendus objectifs et réalistes de ces lieux mais un assemblage de détails spécifiques, vie végétale et animale, effets de lumière, qui ont acquis avec le temps et à l'échelle personnelle une dimension mythique telle que la mémoire ou l'histoire peuvent produire [...] Le processus de sélection, que je ne contrôle pas consciemment se produit quand je me suis sentie en réelle osmose avec mon environnement. Dans certaines oeuvres cette osmose est personnalisée par l'archétype du jeune être qui émerge de la végétation tel un bourgeon ou qui l'enserre.»
Avec mon chien , vagabondant près de Reykjavik, j'avais découvert dans un vallon un parc composé d'anciens jardins abandonnés, un de ces anciens lieux de villégiature dont la ville s'était approchée jusqu'à l'englober. Les plantes vivaces, lupins roses, bleuets alpins, rhubarbe, angélique et cerfeuil avaient envahi les bois de bouleaux rouges torturés par les hivers. Je trouvai là en juillet, concentré sur un kilomètre carré un paradis de verdure exubérante et échevelée. Cet endroit devint un de mes lieux d'élection et l'objet de nouvelles études. De 2001 à 2003 apparurent les toiles vertes, du vert des " Quatre vieux jardins " , le vert acidulé d'une nature qui se hâte d'exister. Je n'utilisais plus ni les rêves ni même les souvenirs, l'été étant trop court et l'hiver trop long, mais mon travail y était apparenté. Je documentais par des aquarelles rapides et des photos les trouées de lumière qui me fascinaient. A partir de celles-ci je créais en atelier une deuxième aquarelle plus travaillée que je photocopiais. Je coupais -collais ensuite plusieurs photocopies, en créant des hiatus visuels comme en produisent les souvenirs ou les rêves: par exemple en créant une continuité du parcours de la lumière différente de la continuité des plans, en juxtaposant des vues plongeantes et montantes. D'où cet aspect légèrement magique ou décalé par rapport à un paysage réaliste traditionnel. Si j'en étais consciente je ne l'ai pas formulé à cette époque, car libérée de la figure humaine, j'étais hypnotisée par l'action de la lumière elle-même:
«Peu à peu j'ai éliminé de mes toiles les animaux et la présence humaine. Il ne reste que la végétation et la lumière [...] La lumière révèle la couleur, la forme, la densité, la direction, c'est-à-dire l'existence même des végétaux. Sans lumière comme dans les zones d'ombre de mes toiles, on ne voit qu'indistinctement, de façon inintelligible. Dans la zone d'ombre y a-t-il un rocher ou un épais buisson? L'objet est là, mais puisqu'on ne le voit pas, pour nous il n'existe pas. La propagation de la lumière révèle ou soustrait à notre conscient des parties entières de notre environnement pourtant proches de nous. »
Pour multiplier les effets de lumière, l'envie d'incorporer de réelles rivières aux paysages forestiers m'était venue depuis un certain temps. Je gardais de mon enfance le souvenir des rives boisées de la Boutonne et de ses canaux adjacents dans leur tunnel de verdure. En Islande les rivières ne manquent ni en nombre ni en caractère mais il n'y a pas de rivières bordées d'arbres. Un deuxième séjour à une proximité relative de la Charente Maritime me permet maintenant de réaliser mon projet. Les forêts Charentaises qui me réjouissent les yeux et l'âme m'ont pourtant intimidée en tant que peintre, au début. Comparées aux petites forêts Islandaises nichées au creux d'un vallon et dont l'exubérante végétation au sol prend d'assaut des arbres nains, ces forêts ont des allures équatoriales. Leur incontrôlable chevelure de verdure semble s'élever dans les airs indépendamment des troncs, roulant des vagues envahissantes sur les haies environnantes et les rivières immobiles en multiplient chaque volute, en dédoublent la hauteur, la majesté. Dans le dédale de ces forêts où mon travail m'a ramenée, je vais à la rencontre des rivières de lumière, filtrée, reflétée, éclaboussante.
Dominique Ambroise
Janvier 2005
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